
Dominique Godfard autrice de « Et si je renaissais de mes blessures ? »
Publié le 15 septembre 2026Capgeris
La renaissance en question
Votre titre, « Et si je renaissais de mes blessures ? », pose une hypothèse, presque un pari. Aujourd'hui que le livre est écrit, diriez-vous que ce pari est tenu ? Qu'est-ce que « renaître » a fini par vouloir dire pour vous, au-delà de la guérison physique ?
Dominique Godfard
Voici les premières phrases de mon livre : « En mars 2024, ma vie a été complètement chamboulée à cause d'une opération chirurgicale des lombaires dont je pensais me remettre rapidement. Je me trompais. Dès avril, je subissais une nouvelle opération et passais environ trois mois à l'hôpital d'où je gagnais directement une Résidence pour seniors. À 83 ans, j'avais tout perdu. » Le « tout » recouvre pêle-mêle ma mobilité, ma maison et mon jardin, ma chatte, mon automobile... Ces pertes irrémédiables me furent autant de blessures dont je peine à me remettre. Si mon dos me fait beaucoup moins souffrir et si je ne redoute plus autant les chutes, je me déplace tout de même avec l'aide d'un déambulateur aujourd'hui encore. En revanche, j'ai peu à peu récupéré mes temps de lecture, d'écriture, ce qui m'aide beaucoup ; l'une des parties de mon livre s'intitulant d'ailleurs « La vieille écrivaine » ! Pour conclure, ce sont finalement les mots qui m'ont faite renaître.
Capgeris
Écrire autrement
Vous avez écrit un roman d'anticipation (Le conflit de l'an 2040), des récits, et maintenant ce témoignage très intime. Qu'est-ce qui change, dans votre rapport à l'écriture, quand c'est votre propre vie et votre propre corps qui deviennent la matière du livre plutôt qu'une fiction ?
Dominique Godfard
Quand on écrit de la fiction, on se prend un peu pour Dieu le Père puisqu'on maîtrise tout : ce personnage, je le déplace où je veux et celui-ci, je vais le marier si j'en ai envie, etc. Le témoignage, en revanche, n'offre pas ces libertés mais procure également beaucoup de bien-être puisque les tourments exprimés font, je crois, moins souffrir comme s'ils étaient un peu « sortis » de nous. Les mots, dits ou écrits, ne changent en rien la réalité mais aident à l'affronter.
Capgeris
Le cadre de l'écriture
Une chambre en résidence n'est pas un bureau d'écrivain. Comment avez-vous réorganisé votre pratique d'écriture - le temps, l'espace, la concentration - pour continuer à créer dans ce nouveau cadre de vie ?
Dominique Godfard
Oh ! j'ai eu de la chance car mes fils ont apporté de ma maison mon « coin-écriture » : siège, table, ordinateur et imprimante, que nous avons pu installer dans une configuration identique, c'est-à-dire face au jardin dont je peux profiter quand je lève les yeux de mon écran. J'aime bien regarder les oiseaux...
Capgeris
Ce que le livre a changé sur place
Certains résidents ou membres du personnel de votre résidence ont-ils lu ce livre ou en ont-ils entendu parler ? Si oui, cela a-t-il modifié quelque chose dans vos relations avec eux, ou dans le regard qu'ils portent sur vous ?
Dominique Godfard
Malgré le petit coin bibliothèque ménagé dans la résidence, la plupart des résidents ne lisent pas en dehors des gros titres de la presse. Je signale, toutefois, une belle exception : une dame qui va fêter son centenaire au début de l'année prochaine. Du côté du personnel accompagnant, on n'est guère mieux loti (il se peut que les horaires de travail un peu hors normes ne favorisent pas les temps de lecture...) mais deux personnes ont fourni l'effort de lire mon livre et cela m'est agréable de le souligner : la responsable du site et une aide-soignante. A leurs allusions, je peux mesurer qu'elles l'ont lu en détail, ce qui nous rapproche sans doute un peu car elles me connaissent mieux : c'est fou, en effet, ce que l'on peut livrer de soi-même quand on écrit un témoignage personnel, quand on décrit ce que l'on ressent de l'intérieur. Aucun résident (sur 24) n'a lu mon livre mais deux personnes m'ont demandé comment se le procurer. Au total, car l'on pourrait me poser des questions, il n'y a pas eu de réaction notable de la part des résidents qui, pour certains, se sont toutefois intéressés à l'article paru dans Ouest France. /p>
Capgeris
S'adresser à celles et ceux qui n'ont pas choisi
Beaucoup de personnes entrent en résidence senior après un accident de santé, sans l'avoir vraiment choisi ni anticipé, comme cela a été votre cas. Si l'une d'elles vous lisait dans les premières semaines de son arrivée, que voudriez-vous qu'elle retienne en priorité ?
Dominique Godfard
Qu'il existe des résidences où on ne souffre pas d'un sentiment d'enfermement mais où on se sent en sécurité (bracelet-alarme), qui sont inondées de couleurs et de lumière, des endroits où les relations humaines entre accompagnants et résidents sont favorisées (j'habite une résidence où il y a 24 studios, à « taille humaine » comme l'on dit) et si bien privilégiées qu'elles apportent une aide précieuse : la responsable du site, par exemple, a profité de l'un de ses passages en pharmacie pour y faire actualiser ma carte vitale, une aide-soignante est allée en ville afin de changer la pile de ma montre, on m'a conduite avec deux autres résidentes à la bibliothèque voisine, etc.
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Un message aux familles
Vous décrivez de l'intérieur une expérience que les proches, eux, ne voient souvent que de l'extérieur. Qu'aimeriez-vous que les familles de résidents comprennent mieux, à la lecture de votre livre, de ce qui se joue réellement à ce moment de la vie ?
Dominique Godfard
Je pense que le rôle des familles revêt une importance positive tout à fait primordiale que je n'ai peut-être pas assez développée dans mon livre. La proximité géographique, bien entendu, favorise la fréquence des visites. C'est ainsi que nous avons deux/trois filles, une sœur (ce sont des femmes en général) que nous connaissons très bien car elles viennent très souvent à la résidence visiter leurs proches. Il y a un tandem « père-fille » que j'apprécie en particulier quand je les vois tous les deux se promener ou assis côte à côte, dans un silence paisible et complice.
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Le regard des professionnels
Vous avez traversé la douleur, l'hospitalisation, puis l'adaptation à la vie collective. Qu'est-ce qui, dans l'attitude ou les gestes des soignants et du personnel des établissements, vous a le plus aidée - et qu'est-ce qui, à l'inverse, mériterait d'être davantage entendu par les professionnels du secteur ?
Dominique Godfard
Il m'a semblé peut-être, mais cela tient à la taille des établissements, qu'à l'hôpital, le personnel était plus nombreux et plus « pressé » qu'à la résidence. Ce qui m'a le plus aidée : la douceur dans les soins physiques, la qualité de l'écoute quand je formulais des demandes (voire des prières aux moments de grande souffrance), l'empathie et la bienveillance et même quelques « élans » du cœur que je n'oublierai jamais comme un baiser furtif sur l'épaule... Mais je ne parle que du corps et je dois signaler ma rencontre à l'hôpital avec une jeune psychologue qui m'a beaucoup aidée alors que je sombrais dans un profond désespoir.
Le travail des professionnels doit être exempt de tout préjugé, je crois, car le vieillard n'est ni un enfant ni un joyeux drille, et il convient de le considérer comme un adulte à part entière, quel que soit son état, et de toujours le tirer vers le haut à travers des apprentissages ou des découvertes qui le stimulent.
Capgeris
L'écriture comme traversée
Vous décrivez l'écriture comme une forme de rédemption. Conseilleriez-vous à d'autres résidents, même sans expérience d'écriture, de tenir un journal ou de coucher leur histoire sur le papier ? Que peut apporter ce geste, selon vous, à des personnes qui ne se considèrent pas comme des écrivains ?
Dominique Godfard
Je me souviens avoir écrit dans le temps avec Cécile Ouhmani un article sur la problématique de l'écriture et nous l'avions intitulé : « Écrire ou fuir la non-vie... », c'est dire ! Donc, tenir un journal, bien sûr... Outre l'avantage immédiat de donner une sorte d'« existence définitive » à ce que l'on vit, ce sera plus tard un excellent aide-mémoire, voire un outil de transmission pour les siens, pour les enfants en particulier.
Capgeris
Contre les idées reçues
La vieillesse et la dépendance sont souvent montrées de façon assez uniforme dans les médias - soit très sombre, soit très lissée. En quoi votre livre vient-il, selon vous, bousculer ou nuancer cette image ?
Dominique Godfard
La phrase en exergue au début de mon livre dit clairement ce que je ressens de la vieillesse : « L'homme extérieur s'en va en ruine, l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour » (Saint-Paul). Le corps en effet, ne cesse de décliner, de se déliter, tandis que l'esprit, se défaisant peu à peu du domaine des apparences, gagne en lucidité et... osons le mot un peu galvaudé, en « sagesse ».
La vieillesse, c'est le déclin du corps mais un discernement plus aigu qui peut, parfois, nous éclairer sur notre propre passé. Il me semble ainsi que je comprends mieux ma mère, ses humeurs et ses motivations... que je comprends mieux les autres aussi ; du moins, j'essaie !
Capgeris
Et après ce livre ?
Votre vie en résidence continue-t-elle de nourrir votre écriture au jour le jour ? Avez-vous déjà en tête, ou en chantier, un prochain projet - récit, roman, ou autre forme ?
Dominique Godfard
Oui, le récit de vie de ma grand-mère sur qui j'avais tenté d'écrire quelque chose d'assez fictionnel et dont je vais reprendre ce que je sais d'elle pour en faire un récit beaucoup plus fidèle à son histoire et dans lequel sa petite-fille, moi ! tentera de mettre en avant les bienfaits du lien intergénérationnel.
Capgeris
Une place à part
Avec une quinzaine d'ouvrages derrière vous, quelle place ce livre occupe-t-il dans votre parcours d'écrivaine ? Est-ce, d'une manière ou d'une autre, un livre différent des précédents dans la façon dont vous l'avez porté ou dont vous vous y êtes exposée ?
Dominique Godfard
Tout à fait dans la mesure où, hormis quelques souvenirs d'enfance et le récit d'une dame âgée sur la Rafle du Vel d'hiv, je n'avais jamais écrit de témoignages. J'ai rédigé ce livre assez rapidement sans me demander si je m'exposais ou non, mais comme si j'obéissais à une voix intérieure qui me disait de raconter ce qui m'était arrivé, sans fioriture aucune mais dans une sorte de besoin d'exorcisme comme de partage ! Et cette dernière idée, celle du partage, me guide toujours puisque je crois en l'utilité de mon livre auprès des personnes qui vont entrer en résidence et que je suis en train de répondre... à votre questionnaire.
Capgeris
Un mot pour finir
À 85 ans, qu'avez-vous appris sur vous-même depuis que vous vivez en résidence, que vous ignoriez encore avant ? Et quel est, aujourd'hui, ce qui continue de vous surprendre ou de vous donner envie d'avancer ?
Dominique Godfard
J'ai appris que mes goûts ont beaucoup changé en matière de littérature comme de cinématographie (un emménagement en résidence pour seniors entraîne un retour au passé à travers les objets que l'on conserve ou non... et il arrive que ce que l'on a beaucoup aimé, on ne l'aime plus du tout !), que l'informatique est un outil très utile quand on vieillit car il peut contribuer aussi à briser la solitude (sur les 24 résidents que je côtoie peu en sont équipés et c'est dommage), et puis ce que j'ai appris par-dessus tout peut-être, c'est le rôle capital de la famille, lequel sert de conclusion à mon livre.
Je me laisse toujours surprendre et enchanter par les mots, ceux des livres que je lis et ceux que j'écris. Parmi mes bonheurs ou mes belles promesses, il a les rencontres, qu'il s'agisse de retrouvailles ou non, quand la qualité des relations humaines me fait chavirer le cœur et me procure tellement de bonheur
Merci encore pour votre temps et votre générosité. L'équipe Capgeris.com
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